Chronique d’un conflit inédit — du point de vue de l’AFPEP-SNPP
Article de synthèse — AFPEP-SNPP, mai 2026
1. Le contexte : une convention signée en demi-teinte, des psychiatres déjà sur le qui-vive
L’adoption de la nouvelle convention médicale en décembre 2024 avait laissé les psychiatres libéraux dans un état d’insatisfaction contenue. Si elle avait apporté quelques revalorisations pour les secteurs 1 et OPTAM — suffisantes tout juste pour rattraper l’inflation —, elle n’avait rien prévu pour les actes en secteur 2, dont la base de remboursement (CP) restait inférieure à celle d’une consultation de psychologue du réseau « MonSoutienPsy » (50 €). Les jeunes psychiatres, poussés vers le secteur 2 faute d’attractivité du secteur 1, se voyaient ensuite reprocher leurs dépassements d’honoraires. Et les psychiatres, rappelait régulièrement l’AFPEP-SNPP, sont en bas de l’échelle des revenus des médecins libéraux : leur pratique exige du temps, long et répété, pour des pathologies complexes, et ce temps n’est pas rémunéré à sa juste valeur.
La Santé mentale avait beau être proclamée Grande Cause Nationale en 2025 et 2026, le SNPP soulignait l’écart entre l’affichage politique et la réalité. Les réformes engagées sans concertation avec les représentants de la psychiatrie se multipliaient : MonSoutienPsy, formation des IPA en santé mentale, amendements sénatorial anti psychanalyse…
2. Les menaces du PLFSS 2026 : un arsenal inédit contre la médecine libérale
Le projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026, présenté à l’automne 2025, a cristallisé un ensemble de dispositions perçues comme une rupture de confiance entre l’État et les médecins libéraux. Le bureau du SNPP en a dressé l’inventaire dès le 28 octobre 2025 dans un communiqué intitulé : «Députés, sénateurs… Laissez-nous soigner»
Ce que contenait le PLFSS
Sur le financement :
– Un ONDAM (budget global) progressant d’environ 3 % pour les soins de ville, en dessous de l’inflation, annonçant d’emblée de nouvelles mesures restrictives en cours d’année.
– Articles 77 et 78 : pleins pouvoirs confiés au directeur de l’Assurance Maladie pour diminuer unilatéralement les tarifs des actes techniques de la CCAM, court-circuitant les négociations conventionnelles. La ministre Stéphanie Rist avait beau assurer que cette « possibilité » ne serait jamais utilisée, les syndicats notaient l’irréversibilité du mécanisme inscrit dans la loi. Même Marguerite Cazeneuve, ex-numéro 2 de la CPAM, reconnut que cela « reviendrait à tuer le principe même des négociations conventionnelles ».
– Une taxe de 3,5 % sur les dépassements d’honoraires en secteur 2 — finalement abandonnée.
– Secteur 1 : le projet de loi de finances (PLF) menaçait de supprimer les avantages fiscaux — non voté in fine, mais maintenu comme menace pour 2026.
– Secteur OPTAM : la CPAM cherchait à compenser les hausses d’honoraires par des baisses imposées des dépassements via des avenants contractuels très restrictifs, aboutissant à de nombreuses résiliations.
– Secteur 3 : déremboursement des prescriptions.
– Cumul emploi-retraite rendu impossible avant 64 ans pour certains praticiens.
– Reversement des honoraires vers les CHU pour les internes en stage chez des libéraux, privant les maîtres de stage de cette rémunération.
Sur les obligations et sanctions :
– Amendes jusqu’à 10 000 €/an pour non-alimentation du Dossier Médical Partagé (DMP) — pour un outil dont le SNPP reconnaissait l’utilité en principe, mais dont il dénonçait les défaillances techniques non résolues.
– Limitation des durées d’arrêts de travail : initialement plafonnée à 15 jours pour la première prescription (ramené à un mois dans le texte final), avec deux mois en renouvellement.
– Augmentation de la franchise médicale sur les consultations à 4 €, finalement annulée.
Sur la psychiatrie en particulier :
– L’amendement sénatorial n°159, qui visait à supprimer tout financement public des pratiques se référant à la psychanalyse, avait provoqué un tollé dans la profession. Il fut finalement abandonné, mais signalait une hostilité profonde envers des pratiques fondamentales en psychiatrie.
– La proposition de loi n°385 inscrivant FondaMental dans le code de santé publique, sans aucune concertation avec les représentants de la psychiatrie.
La synthèse du SNPP était sans appel : « Ce cumul d’attaques contre les médecins libéraux est inédit, menace tous les secteurs d’exercice, et tout ce qui a été mis de côté reste néanmoins une menace actuelle. »
3. La riposte syndicale : une escalade progressive et concertée
Octobre-novembre 2025 : mobilisation et premières actions
Dès fin octobre, le SNPP s’est associé à la lettre de mobilisation lancée par AvenirSpé (syndicat de l’ensemble des spécialités médicales, où le SNPP représente les psychiatres), appelant à des premières mesures de résistance à partir du 1er novembre :
– Grève de la permanence des soins en établissements
– Désengagement collectif de l’OPTAM pour les médecins de secteur 2
– Gel de l’alimentation du DMP
– Suspension de tout projet national ou régional (ESS, cabinets secondaires, plateformes, expérimentations)
Le SNPP avait, en parallèle, participé aux Rencontres de la médecine spécialisée organisées par AvenirSpé mi-novembre à La Baule. Ces échanges comprenaient des entretiens avec Thomas Fatôme (directeur de la CNAM), la ministre de la Santé Stéphanie Rist, la directrice de la DGOS Marie Daudé, et le président de la HAS. Le Dr Elie Winter, président de l’AFPEP-SNPP, y avait insisté sur la crise de la psychiatrie publique et privée, la perte d’attractivité progressive, et le danger des réformes conduites sans concertation avec les représentants de la spécialité, malgré l’affichage de la Grande Cause Nationale Santé Mentale.
Début décembre, une première journée de grève nationale avait été lancée depuis le Sud-Est avant de s’étendre à l’échelle nationale.
Le PLFSS 2026 fut définitivement adopté par le Parlement le 16 décembre 2025. L’intersyndicale réunie le 17 décembre maintint intégralement son appel à la mobilisation.
27 novembre 2025 : l’appel à la grève — après avoir tout tenté
Dans un article signé par le Dr Elie Winter, le SNPP explicita la logique du passage à l’action : « Après avoir cherché tous les moyens de discuter pied à pied avec tous les représentants du système de santé, AvenirSpé et les autres syndicats horizontaux se sont réunis en intersyndicale pour passer à l’action. »
Le plan de mobilisation fut annoncé pour janvier 2026 :
– Dès le 3 décembre : suspension de l’alimentation du DMP, sorties massives de l’OPTAM, systématisation des demandes de validation des arrêts de travail via Amelipro.
– Invitation aux médecins libéraux de plus de 60 ans à déclarer leur cessation d’activité dans six mois — signal fort symbolisant une France sans médecins libéraux.
– À partir du 5 janvier : grève sur dix jours, sous le mot d’ordre « La médecine libérale ne répond plus ».
– Le 10 janvier : grande manifestation nationale à Paris.
– Les 11 au 14 janvier : « Opération Bruxelles », exil symbolique de plus de 2 000 chirurgiens, anesthésistes et gynécologues pour démontrer les conséquences d’une fuite des médecins à l’étranger.
4. La manifestation du 10 janvier 2026 : un moment historique
Le samedi 10 janvier 2026, plusieurs milliers de médecins libéraux ont défilé à Paris, depuis le Panthéon jusqu’au ministère de la Santé. L’AFPEP-SNPP avait mobilisé ses adhérents en soulignant l’importance du moment : « La manifestation du 10 janvier à Paris réunira tous les syndicats et le taux de participation s’annonce important. »
La grève intersyndicale réunissait, fait rare, l’ensemble des organisations représentatives : CSMF, MG France, SML, FMF, UFML-S, AvenirSpé-Le Bloc, rejoints par les syndicats de jeunes médecins, d’internes et de remplaçants. La Fédération de l’hospitalisation privée (FHP) avait également annoncé son soutien au mouvement. Selon les organisations professionnelles, plus de 17 000 médecins libéraux avaient déclaré participer à la grève.
À l’occasion de la manifestation, les syndicats tinrent une conférence de presse pour dénoncer les choix du PLFSS et leurs conséquences. La veille, le 9 janvier, l’intersyndicale avait adressé une lettre à la ministre lui indiquant accepter l’entretien proposé pour le soir même à 17h.
La ministre avait, de son côté, indiqué le 7 janvier une baisse de l’activité libérale estimée à 15 % depuis le début de la semaine, et évoqué la possibilité de réquisitions — ce qui ne fit qu’accroître la tension.
Pour le SNPP et les psychiatres libéraux en particulier, la grève était principalement concentrée sur les 12, 13 et 14 janvier, compte tenu de la difficulté pratique d’une grève longue pour un suivi psychiatrique.
Le Dr Elie Winter précisait : « Nous ne revendiquons pas ici d’augmentation de nos revenus, nous revendiquons de sauver le système de soins. »
5. Les résultats : des avancées réelles, mais une vigilance maintenue
Au terme des dix jours de mobilisation, l’intersyndicale obtint plusieurs inflexions significatives de l’exécutif sur les dispositions les plus contestées :
– Renoncement annoncé à la MSO (mise sous objectifs) obligatoire pour les prescripteurs d’arrêts de travail.
– Garanties sur la non-application de l’article permettant de fixer certains tarifs sans accord conventionnel (articles 77 et 78).
– Statu quo temporaire sur les sanctions liées au DMP, déjà censurées en partie par le Conseil constitutionnel.
Pour autant, les syndicats refusèrent de « crier victoire ». L’apaisement restait conditionnel à la traduction des annonces dans les textes réglementaires, et les menaces structurelles demeuraient : un ONDAM insuffisant annonçant de nouvelles mesures d’économie en cours d’année, un arsenal législatif dormant susceptible d’être réactivé au prochain budget, une liberté conventionnelle fragilisée, et une psychiatrie libérale toujours dépourvue du choc d’attractivité promis.
Conclusion
Ce conflit a été d’une ampleur inédite dans l’histoire récente de la médecine libérale française. Pour l’AFPEP-SNPP, il aura été l’occasion de confirmer que la psychiatrie libérale ne peut accepter une logique de soins à la découpe — consultations courtes, suivi morcelé, temps contraint — sans trahir ses fondements thérapeutiques. La mobilisation a montré que la profession était capable d’unité et de durée lorsque ses conditions d’existence étaient attaquées en bloc. Elle a également rappelé que la Grande Cause Nationale Santé Mentale ne vaut que si elle se traduit en moyens réels pour la psychiatrie de terrain — publique et privée.
La vigilance reste entière.
Dr Elie WINTER, président de l’AFPEP-SNPP
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