Par nature, l'évaluation ne peut porter que sur ce que nous sommes capables de mesurer, de sorte qu'elle produit des résultats inévitablement partiels. Faute d'outils adaptés, l'impossibilité d'évaluer les aspects trop complexes risque de faire croire à leur inexistence ou à leur peu dintérêt. À linverse, la démarche qualité, qui questionne les procédures soignantes en référence aux attentes d'un client donné, n'évacue pas la complexité des choses. Nous allons présenter successivement ces deux approches, en commençant par l'évaluation.
À propos du décret sur laccréditation en médecine libérale (Décret n° 99-1130 du 28 décembre 1999 relatif à lévaluation des pratiques professionnelles et à lanalyse de lévolution des dépenses médicales).
Dès larticle 1er. La confusion des concepts est remarquable :
" Lévaluation
vise à améliorer la qualité
des soins
"
Il y a là une confusion regrettable entre loutil et le projet, cest comme dire : " le ciseau du sculpteur vise à améliorer la beauté des cathédrales "
Lévaluation ne peut être une fin en soi, cest un outil au service dune démonstration qui peut sintégrer dans une démarche qualité ou au décours de celle-ci.
Lévaluation permet de comparer. Comparer lidée que lon se fait de quelque chose à une certaine réalité (celle qui est quantifiable), comparer une activité avec une autre selon certains critères bien définis. Or nous savons bien que tout nest pas comparable de cette manière : soit lunité de mesure ne peut être la même, soit nous touchons à des domaines extrêmement complexes qui ne permettent pas une quantification simple.
Sauf à déraper vers la manipulation contre-scientifique, pour toute évaluation, le contexte doit être parfaitement repéré (la démarche dans laquelle elle sinscrit), ainsi que son but et son unité de mesure. Ce nest quaprès avoir répondu clairement à ces trois points que lon peut envisager dutiliser cet outil.
Avec lévaluation, le problème est celui de vouloir la faire coûte que coûte, vouloir lui en faire dire beaucoup sans se donner les moyens souvent très lourds pour éviter les biais.
Élever lévaluation en elle-même au rang dobligation éthique apparaît pour ces raisons une attitude particulièrement dangereuse. Elle peut être à lorigine dune appréciation réductrice des choses qui piège ainsi les décisions qui en découlent. Cela relève plus du désir de maîtrise aveugle que de lhonnêteté intellectuelle.
Un peu plus loin dans ce 1er article qui ne fait que cinq lignes :
- " Dans cette perspective [on suppose quil sagit de la perspective du décret] elle [lévaluation] permet de promouvoir le respect de la plus stricte économie
"
Que lon dise que loptimisation des coûts, entre autres choses, fait partie de la qualité, nous sommes bien daccord. Mais que lamélioration de la qualité des soins soit corrélée à la plus stricte économie, cest quand même loin dêtre prouvé si toutefois cela a un sens.
Par contre, ce qui a été parfaitement prouvé cest que toute situation de test (comme lévaluation) entraîne une baisse des performances intellectuelles des testés qui peut aller jusquà linhibition catastrophique en situation complexe.
Nous comprenons plus loin quil sagit en fait dans ce décret de la mise en place dune véritable accréditation bien que le mot ny soit pas une seule fois utilisé !
- Fin de larticle 6 : Lorsque le médecin a satisfait sans réserve à lévaluation, il reçoit une attestation, transmise aussi au Conseil de lOrdre, et il peut en faire état. À linverse lorsquil na pas satisfait à lévaluation, il y a signalement immédiat et circonstancié au Conseil de lOrdre par le médecin contrôleur pudiquement appelé "médecin habilité".
Il sagit donc bien dune accréditation qui ne dit pas son nom. Accréditation que le décret veut faire faire par des confrères libéraux aux frais de lURML1 qui vit de la cotisation des médecins libéraux, bref le décret nous demande dorganiser et de payer nos propres délateurs (capo soft mais capo quand même). Nest-ce pas un peu pervers ? Dautant que cela ne relève pas de lintérêt objectif de lURML qui ne peut travailler quavec ladhésion de ses mandants.
Un autre aspect pervers apparaît avec le pseudo volontariat annoncé à larticle 2. Le volontariat est complètement biaisé par le fait quà partir du moment où il y a accréditation tous les organismes la demanderont (assurances maladie, complémentaires, vacations etc.) et cela deviendra ipso facto une obligation.
Pour une vraie démarche qualité :
Se donner les moyens pour agir le mieux possible est lattitude éthique de base. Cest bien pour cela que lobligation de moyen a de tout temps fait partie de notre déontologie et non lobligation de résultat qui serait présomptueuse et inapplicable. Parmi ces moyens il y a le matériel, le temps, les sources dinformation, lappel à dautres compétences et enfin le recul que lon doit avoir sur la pertinence et lapplication de ces moyens : la démarche qualité.
Lobjectif de la démarche qualité est de mettre en uvre tout ce qui permet de se rapprocher dune réponse adaptée aux besoins et aux désirs, explicites ou non, du client.
En conséquence, il faut commencer par déterminer avec respect et perspicacité les besoins et les désirs du client.
Encore faut-il savoir par quel média on va entendre le client et quel aspect apparaîtra prioritaire selon le cas.
Sans parler du pouvoir médiatique à proprement parlé, grandement dominé par les laboratoires, voyons les trois aspects suivants :
- Si cest par celui qui paye, ce nest plus tellement directement le patient ou son entourage, cest pour une grande part lAssurance Maladie qui représente avant tout les cotisants.
- Si cest par celui qui a le pouvoir politique, là non plus ce nest plus directement le patient, cest lÉtat dont la charge est de soccuper du collectif dont lintérêt peut entrer en conflit avec lintérêt individuel.
- Si cest par celui sur lequel le soin est appliqué, alors cest le patient dont le médecin traitant est lavocat naturel.
Par nature, les objectifs de ces trois pôles sont différents :
- Lobjectif de lAssurance Maladie est de ne pas payer trop cher et avoir des garanties sur le bien-fondé des actions. Le tiers payant lui donne un pouvoir exorbitant en faveur du moindre coût.
- Lobjectif de lÉtat est dassurer la santé publique, garantir la qualité de la formation initiale et la validité des diplômes et, depuis peu, de limiter les dépenses sanitaires.
- Lobjectif du patient est de guérir, ou du moins souffrir le moins possible, être le moins handicapé possible le moins longtemps possible, ne pas trop perdre de chance de longévité.
Il y a manifestement là des conflits dintérêt :
- Entre le patient et lAssurance Maladie, il y a un objectif de qualité maximum dun côté et celui dun coût minimum de lautre.
- Entre le patient et lÉtat, il y a lintérêt individuel dun côté et lintérêt collectif de lautre.
- Entre lAssurance Maladie et lÉtat, il y a peu de conflits dintérêts (doù une certaine confusion entre les deux) mais noublions pas lopposition possible entre santé publique et coût minimum lors de certains dépistages par exemple.
La démarche qualité devra en quelque sorte choisir son camp. Autrement dit, la démarche qualité ne pourra pas être la même si elle est au bénéfice direct de lÉtat et/ou de lAssurance Maladie ou si elle est au bénéfice direct du patient. Les commanditaires ne sont pas les mêmes, les maîtres duvre ne peuvent pas être les mêmes.
On comprend bien que la maîtrise duvre dune démarche qualité au service de lÉtat doit être assumée par une agence dÉtat (lANAES2 par exemple). De même, la maîtrise duvre dune démarche qualité au service de lAssurance Maladie doit être assumée par une instance de lAssurance Maladie (lURCAM3 par exemple). Enfin, la spécificité du médecin libéral étant dêtre avant tout au service du patient, la maîtrise duvre dune démarche qualité au service direct du patient doit naturellement échoir à lURML.
Pour lheure, nous voyons donc bien que le décret de décembre 1999 sur laccréditation, logiquement commanditée par lÉtat, ne doit pas concerner lURML. Un projet impliquant lURML ne peut sinscrire que dans une dynamique qui lui est spécifique même si son objectif intéresse, au moins moralement, toutes ces instances : la qualité des soins vis-à-vis du patient.
Ce que peut être une démarche qualité de lURML.
Lobjectif :
- La qualité des soins vis-à-vis des patients cest-à-dire loptimisation des actes et des coûts par rapport à leurs besoins et leur attente.
Et son corollaire :
- La qualité des conditions de travail des médecins.
Le contexte :
- Le réseau dinfluence autour du médecin et son patient.
- Les tensions4 dues aux conflits dobligations contradictoires.
Les moyens :
- Permettre au médecin praticien de :
- Sortir de son isolement,
- Faire entendre son expertise du terrain,
- Rechercher et diffuser des démarches apportant des solutions.
- Faire circuler linformation.
- Mettre en place une dynamique fondée sur le désir de qualité des médecins et de tous.
- Toucher à terme tous les médecins libéraux.
Cest pourquoi, dans la région Poitou-Charentes, il a été envisagé la mise en place du projet ESCULAPE dont nous aurons sans doute loccasion de reparler
Olivier SCHMITT
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1-Union Régionale des Médecins Libéraux.
2-Agence Nationale dAccréditation et dÉvaluation en Santé. On peut dailleurs se poser quelques questions sur sa neutralité puisque son patron récemment nommé est issu entre autres de lindustrie pharmaceutique (voir le site de lANAES <www.anaes.fr>).
3-Union Régionale des Caisses dAssurance Maladie.
4-Elles existent puisque le médecin est amené à ne pas pouvoir appliquer certaines recommandations cliniques alors quil y adhère !
| Syndicat National des Psychiatres Privés | novembre 2000 | Bipp n°27 |
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